Le crépuscule des dieux

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Pamphlet de W. E. Gutman

Dans son essai satirique, Grandeur et Décadence d’un Peu Tout le Monde, l’écrivain américain et critique littéraire, Will Cuppy (1884-1949), décortique les faits et gestes des grands de ce monde. Du sommet des pyramides pharaoniques égyptiennes et précolombiennes aux Grecs anciens, de l'Antiquité à notre ère moderne, des rois d'Europe aux tsars de Russie, toutes les bizarreries et les turpitudes humaines sont passées à la loupe et glosées par l'auteur d’un ton léger et très souvent acerbe. Ses réflexions qui font penser aux Caractères de La Bruyère, se résument en quelques mots : Les empires titubent, imperceptiblement au début, et puis s’écroulent d’un seul coup dans un vacarme assourdissant.

Au cours des deux dernières décennies, l’Amérique s’est trouvée en pleine dégringolade. La pandémie de coronavirus a simplement révélé ses faiblesses, exposé et exacerbé--pour ceux qui croyaient encore au Père Noël--la réalité d’un colosse affaibli par de graves problèmes politiques, sociaux, économiques, et culturels.

L’infrastructure du pays est dans un état de putréfaction. Le président Trump dirige une ploutocratie corrompue, cruelle, despotique, rancunière. La classe moyenne est en ruines ; les milliardaires continuent à s’enrichir. Des dépenses militaires excessives, des guerres illégales, immorales, et ingagnables (Vietnam, Irak, Afghanistan) ont saboté l’habilité, peut-être même la volonté des États-Unis de répondre aux besoins vitaux de ses ressortissants. Une culture hédoniste - « I want it ALL and I want it NOW » - empêche les américains de prendre les choses au sérieux. Le système d’éducation publique est utilitaire, mais n’encourage ni l’érudition ni la pensée critique. Un climat d’anti-intellectualisme farouche, un néofascisme naissant et un trait de personnalité qui encourage les américains à croire qu’ils ont droit à des privilèges que les autres ne méritent pas--tous ont contribués à l’étiolement d’un pays qui, il n’y a pas longtemps, faisait encore l’envie du monde.

 Le président ment. Il se vante 

La pandémie exigeait une réaction rapide, rationnelle, et collective. Les États-Unis ont plutôt réagi comme le Pakistan ou la Biélorussie, pays dotés d’infrastructures de mauvaise qualité et de gouvernements dysfonctionnels dont les dirigeants sont trop corrompus, indifférents ou stupides pour faire face aux souffrances collectives de leurs compatriotes.

Le régime Trump a gaspillé trois mois irrécupérables durant lesquels il n’a rien fait pour éviter ou astreindre le désastre. Le président ment. Il se vante. Il exige des louanges et des remerciements pour le pétrin dans lequel il a mis le pays. Il prône des remèdes miracle qui s’avèrent être toxiques. Il menace les journalistes. Il fulmine contres ses adversaires. Il promet de se venger contre ceux qui le défient. Quelques sénateurs et dirigeants d’entreprises ont agi rapidement — non pas pour éviter la catastrophe, mais pour en profiter, pour s’enrichir. On appelle ça la Free Enterprise…. Quand un médecin du gouvernement a essayé d’avertir le public du danger, la Maison Blanche a saisi le micro et politisé le message. Depuis le mois de mars, les Américains se réveillent dans une nation qui était déjà en mauvaise santé et qui les a abandonnés.

Si l’on peut tirer une leçon de la crise actuelle, ce serait de faire le post-mortem d’un système politique qui ne sert que les intérêts des classes privilégiées. Le virus biologique qui afflige des individus, est aussi un virus social. Ses symptômes — inégalité, inertie, égoïsme, et un motif de profit qui sous-estime la vie humaine et surévalue les produits de base — ont été trop longtemps masqués par le culot de l’exceptionnalisme américain, par le visage cramoisi d’un obèse bon-vivant qui frôle une crise cardiaque.

Arrivé en Amérique en 1956, je ne suis nullement surpris par le déclin ascendant que j’observe depuis cette date. En Amérique Centrale où j’étais en mission pendant douze ans, je fus témoin de sociétés en pleine décadence. Mes reportages, mes livres énoncent les nombreuses crises culturelles et politiques de ces pays et de ce qu’elles présagent pour le reste du monde. La crise du coronavirus a tristement confirmé que mes analyses étaient étrangement prémonitoires du tumulte et des souffrances que la frivolité, l’apathie, les mensonges, le vampirisme du « leader du monde libre » ont infligés à ses concitoyens tout en démontrant que l’inégalité sociale et les échecs politiques s’immiscent pour mener à un éboulement d’un niveau de vie déjà en baisse dans une démocratie souffrante.  

Une dictature des ignares, des inaptes

Quant à notre système bipartite, chaque parti est le revers d’une médaille ternie. Les deux sont redevables à Wall Street, les deux commettent des larcins contre les pauvres. La grande faiblesse de la démocratie est qu’elle permet, en son sein, l’existence et l’essor d’idées et d’organismes anti-démocratiques. Le parti démocrate et son candidat présumé à la présidence, Joe Biden, ne seront probablement pas en mesure d’affronter « l’âge de Trump » et la destruction économique et sociale créée par le brigandage capitaliste, pour ne rien dire de la pandémie. Pourquoi ? Parce que les démocrates font aussi partie de l’établissement ploutocratique qui a trahi le peuple américain.Une société change rapidement quand les structures sous-jacentes sont pourries. Il y a la patine, le placage d’un système fonctionnel, mais les fondements sont tellement avariés qu’ils s’écroulent sous le stress auxquelles elles sont assujetties. C’était vrai dans la République de Weimar en Allemagne, avant que les nazis ne saisissent le pouvoir. C’était le cas en Yougoslavie avant la guerre civile et les ethnocides. C’est vrai ici aussi aux États-Unis. Ce pays est incapable de résister au stress que la pandémie inflige. Au-delà de l’évidence de ce que font les républicains, la réponse du parti démocrate à cette crise illustre les problèmes auxquels l’Amérique est confrontée dans son ensemble : une dictature des ignares, des inaptes.

Certes, l’avènement de Covid-19 est une crise, mais il en va de même avec une culture politique qui a produit une présidence virulente qui continue à infecter et détruire ce qui reste encore de la démocratie fantoche américaine. Les plus optimistes parmi nous affirment que tout va encore assez bien par rapport à ce qui nous attend. Le timon est brisé et le navire d’état est à la dérive.

Né à Paris, W. E. Gutman est un journaliste et écrivain franco-américain. Ancien rédacteur international du magazine futuriste OMNI, ex-attaché de presse au Consulat Général d’Israël à New York, et collaborateur d’une revue scientifique russe à Moscou, il fut en mission en Amérique Centrale pendant douze ans. L’auteur de treize livres, il vit avec sa femme en Floride.

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