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D’outre-Atlantique

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Ci-gît la démocratie. Pour qui sonne le glas ?

W. E. Gutman est un journaliste et écrivain franco-américain. Il vit en Floride.

« Les démocraties ne durent pas longtemps. Elles s’épuisent. Il n’y en a jamais eu qui ne fut pas tôt ou tard abolie, » a déclaré John Adams (1735-1826), deuxième président des États-Unis. Je ne peux vous dire si Adams, homme hautain et de visées césariennes, soutenait la démocratie ou la méprisait. Deux siècles plus tard, l’entropie, l’inévitable processus par lequel l’ordre mène au désordre, donne à la boutade d’Adams un relent de prophétie.

Oui, on divinise la démocratie mais on ne fait presque rien pour la défendre. Grisée par le charme qu’on lui attribue, elle se détend, ferme les yeux, ouvre ses bras, et accouche bientôt de monstres anti-démocratiques. Le temps venu, ces arnaqueurs politiques usurpent le pouvoir et suppriment toutes les libertés qui leurs ont permis d’éclore, de mûrir, et de s’incruster comme des tiques dans la trame sociale. Le peuple, lui, affairé à vivre et à procréer, n’en devient conscient que lorsqu’il a tout perdu.

Comme un grand nombre d’Américains, je ne me demande plus si Donald Trump, un bouffon malveillant, respecte la démocratie. Ce président, comme ses homologues fascistes en Argentine, Autriche, Brésil, Chili, Hongrie, Inde, Israël, Pologne, et Turquie, se nourrit de pagaille et sème la peur ; le coronavirus lui a providentiellement fourni les deux.

La pandémie qui a forcé seize États à reporter les primaires pourrait resurgir et dérégler les élections. Cette perturbation démoralisera les électeurs, perspective que Trump - qui a récemment remarqué que « si on permettait à n’importe qui de voter, aucun Républicain ne serait jamais plus élu dans ce pays » - lorgne avec convoitise. Il a depuis menacé d’annuler les élections en Novembre. Il a carrément peur de perdre.

Même les critiques les plus acharnés de Trump ne peuvent lui reprocher un virus qui serait venu de Chine, ni un effondrement économique connexe, ni quatre siècles d’esclavage, de ségrégation, de brutalité policière, et d’injustice sociale. L’histoire de la présidence de Trump, avec son mélange toxique de dévergondage, de cynisme, de rhétorique sauvage et vulgaire, a néanmoins conduit à ce nexus. Pris ensemble, ces accélérateurs, comme nous venons de le voir, ont mis feu à la poudrière.

On craint maintenant que le Covid-19, le chômage, les faillites, les arrêtés d’expulsion, le racisme effréné, le néofascisme, et la colère que la présidence Trump a déclenchée, pourraient entraîner une insurrection ... qui sera aussitôt étouffée impitoyablement ... et suivie d’un resserrement des droits de l’homme. Les flics et la garde nationale n’ont jamais hésité à tirer sur les foules et je ne suis pas sûr que les Américains aient le courage ou les moyens de faire ce qu’une bande hétéroclite d’émeutiers mal armés a réalisée le 14 juillet 1789 lorsqu’elle prit d’assaut la Bastille et renversa une monarchie absolue pourrie, une aristocratie fainéante, un clergé vénal, et une classe marchande rapace.

Déséquilibré, dangereux, et polarisant, Trump n’est pas l’enfant qui joue avec des allumettes ; c’est un pyromane qui veut tout brûler, surtout cette sacrée démocratie qui lui a permis malgré un manque abyssal de compétences de la détourner et de la profaner en s’entourant d’une clique de voyous de son espèce.

Ceux qui se croient encore protégés par une démocratie de plus en plus chétive ne peuvent se permettre d’ignorer ces indices inquiétants. Si la démocratie périt, c’est parce que nous l’avons tous poussée vers le gouffre.

Pour qui sonne le glas ? Il sonne pour toi.

W. E. Gutman

Illustration Pixabay.com

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