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Souvenirs : Cantaloup, berger lozérien, et la bête du Gévaudan

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C'était un berger venu de Lozère. On l'avait surnommé Cantaloup.

Il descendait le petit chemin qui le conduisait à la vallée depuis la ferme avec ses deux bidons de vin rouge, « 1 litre et demi seulement , disait-il, ce qui ne fait que 3 litres », que lui vendait le propriétaire, mon grand-père. Il ne les payait pas mais disait toujours qu'il laisserait en échange un mouton ou une brebis, ce qu'il ne fit jamais !

La dernière fois où nous le vîmes, il ne laissa ni mouton ni brebis mais sa vieille chienne Misette, une bergère des Pyrénées, poilue, avec une énorme tête sympathique, des yeux brillants, une bête d’une gentillesse extraordinaire. Cette bête fit notre bonheur beaucoup plus qu’une brebis que l’on n'aurait même pas mangée !

Il s’installait dans sa cabane en planches qu’il avait construite ; devant, trônait un petit foyer réalisé avec quatre pierres ; on s'asseyait autour et on discutait :

« On reparle dans les journaux de la bête de Gévaudan. Ca se passait dans votre région, vous en avez sans doute entendu parler ? 

- Si je connais la bête du Gévaudan ? Ah oui, je l’ai bien connue ! J’ai entendu raconter son histoire par mon arrière grand-père, mon grand-père, mon père, les voisins le soir à la veillée.

L’histoire variait un peu selon celui qui la racontait mais il y avait une certitude, elle ne croquait que les jeunes bergères ou les jeunes bergers.

On inscrivait d’ailleurs sur la tombe « Tué par la bête du Gévaudan à telle date »

Le 14 mars 1765, Jeanne Jouve tente d'arracher son enfant des crocs de la Bête. Gravure de François Grenier de Saint-Martin, Journal des chasseurs, octobre 1839 - septembre 1840

Les attaques se faisant de plus en plus nombreuses, on s’adressa au roi...Lequel ?...Je ne sais pas, c’était dans les années 1760, je crois...

- Louis XV, sans doute ?

- Ah peut-être… Tu sais, moi, les rois, je ne les ai pas appris à l’école. Quand il neigeait, je n’y allais pas et quand il faisait beau,  il fallait conduire les brebis dans les Alpilles.

Mais je sais lire et compter. J’ai lu tous les livres qui parlent de la bête !

On décida donc de faire des battues. Le roi envoya ses meilleurs chasseurs.

Mais on ne parvenait pas à la tuer. On tirait pourtant.

Deux fois, la bête avait été touchée mais elle s’était relevée.. de quoi faire encore plus peur…

La Bête attaque une femme. Gravure colorisée, recueil Magné de Marolles, vers 1764.

- Pourquoi n’arrivait-on pas à la tuer ?

- Je crois qu’on ne tenait pas tellement à abattre cet animal car il était mystérieux.

Le curé disait d’ailleurs qu’on l’avait envoyé sur terre pour nous punir de nos péchés.

Un jour, un gars du pays, excellent chasseur, du nom de Chastel, la tua enfin.

Une gravure très ancienne montre la bête par terre : c’était une bête très grande, un loup mais un loup exceptionnel, beaucoup plus gros que les autres...

Il était étalé par terre criblé de plombs et pourtant les gens l’encerclaient mais se tenaient à distance comme s’ils avaient craint qu’elle se relève et les dévore !

- Qu’est-ce qu’on a fait de la bête ?

- On l’a empaillée et on l’a portée au roi mais la bête arriva à Versailles dans un état de putréfaction avancée tel que le roi refusa de la voir. Elle fut enterrée dans un coin de la forêt.

Chastel ne fut guère récompensé par le roi mais les gens du Gévaudan firent de lui un héros.

- Cette bête, c’était vraiment un loup ?

- Ah, tu veux parler de toutes les légendes que l’on raconte à son sujet ?

C’est vrai qu’on a parlé d’un homme déguisé en loup, d’un sorcier capable de charmer les balles, d’un animal exotique venant des pays chauds, d’un loup-garou... mais ce n’était rien d’autre qu’un loup, plus gros certainement et plus carnassier, oui,  pour moi, ce n’était rien d’autre qu’un loup...

Allez, attise le feu, petit, on va faire cuire des châtaignes, des châtaignes de chez nous, regarde comme elles sont grosses, rien à voir avec celles qu’on trouve ici !

C’est dommage, je n’ai plus une goutte de vin pour les accompagner… »

On comprenait pourquoi il ne lui restait plus une goutte de vin quand il revenait sur l'affaire en disant : "D'ailleurs, la dernière victime de la bête, je l'ai bien connue, c'était ma voisine, Lucienne, qui avait été dévorée dans son jardin ! " !!!

Mais après tout, on peut bien imaginer une réincarnation d'un animal qui continue à être auréolé de tant de  mystère, non ?

Pierre Dupouy

Statue à Auvers du combat de Marie-Jeanne Valet contre la bête du Gévaudan

 

Illustration titre : gravure sur cuivre 1764-1765

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