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L’histoire : une interminable série de déjà vus

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W. E. Gutman

Se souvient-on d’Apocalypto ? Paru en 2006, le film envoûtant de Mel Gibson se penche sur un combat mortel en 1492 quelque part en Mésoamérique. L’extrême violence à laquelle les protagonistes s’adonnent offre un avant-goût des bouleversements que le glorieux empire Maya endurera la veille de son écroulement. Le film laisse aussi un arrière gout d’un déjà vu immuable.  

Sauvage, hypnotique, cet étrange spectacle transmet un message subtil que Monsieur Gibson, un homme de l’extrême droite politique et religieuse (et un antisémite impénitent) n’aurait pu consciemment insérer dans son film. Il met en garde contre un système de gouvernance féodale rigide et impitoyable qui se maintient en défavorisant les masses.

Les Mayas pur-sang —il en reste environ quatre millions dispersés entre Belize, Guatemala, le Honduras, et le Mexique— vivent dans un état de servitude, d’assimilation forcée, et d’avilissements quotidiens aux mains des intrus qui, depuis la découverte du « nouveau monde, » occupent leurs domaines ancestraux. Ils restent suspendus entre deux univers incompatibles et rivaux : ancien (intime et familier) ; et moderne (déracinant et malveillant).

En Amérique Centrale, où le galvaudage et le manque coexistent honteusement côte à côte, et pour cette communauté atrophiée, Xibalba, l’enfer Maya, « la Maison des Ténèbres ; » « le Domaine des Fantômes ; » « le Manoir des Damnés ; » est un signe routier coutumier sur un chemin qui ne mène nulle part, un abyme glacial dans lequel des monstres infligent des tourments épouvantables.

Monsieur Gibson est un acteur et metteur en scène doué. Aura-t-il le courage moral de faire suivre Apocalypto d’une séquelle qui reprend la scène finale du film, alors que des « sauvages » mi-nus scrutent l’horizon, médusés et terrifiés, que des voiliers gréés en carré jettent l’ancre dans une baie cristalline, et que des hommes hirsutes, revêtus de heaumes et de cuirasses, débarquent de leurs chaloupes en brandissant l’épée d’une main et la croix de l’autre ?

Peut-on espérer qu’une superproduction Gibson future jettera un coup d’œil cinématographique  honnête sur les horreurs des Croisades, qui précédèrent le viol des « Indes Occidentales, » et la « Sainte Inquisition, » dont les flammes incinéraient déjà l’Europe quand Colomb posa pied sur les Bahamas ? Douteux. La religion et la morale ont toujours été en désaccord. Est-ce que les luttes intestines de l’ancien monde Maya sont comparables au barbarisme dépravé des Croisés, des inquisiteurs, et des conquistadors ? Peut-on dresser un parallèle entre les condottières du XVème siècle et les forbans qui les suivirent ?

Peu nombreux, marginalisés, étrangers dans leur propre terroir, luttant sans espoir pour protéger les parcelles d’un patrimoine rétrécissant, les Mayas ne craignent plus Xibalba ; ce qu’ils redoutent c’est l’anéantissement ethnique et culturel à petit feu auquel ils sont soumis. C’est un sort que partagent les peuples asservis.

W. E. Gutman est un journaliste et écrivain franco-américain. Il a passé douze ans en mission en Amérique Centrale. Il vit en Floride.

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