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Romain Duport : Chronique N° 6

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La part des anges

La légende veut qu'en 1453, tandis que les Ottomans, ancêtres de nos Turcs, faisaient le siège de Constantinople (ancienne Byzance et actuelle Istanbul), les docteurs et savants byzantins se disputaient sur le sexe des anges. Hommes? Une tour s'effondre! Femmes? Les murs sont franchis! Asexués? Tiens, quel est ce cimeterre sous notre cou?

Pour le citoyen du XXIeme siècle, cette question revêt une importance moins cruciale. Influencé par les représentations de la Renaissance qui puisaient une bonne part de leur inspiration dans l'Antiquité, l'Ange, grand frère de l'angelot, est de sexe masculin. Éros et Cupidon y sont pour beaucoup.

Mais les anges ont déserté le monde. Rares sont les anges gardiens toujours en activité et les plus vaillants semblent être partis se réfugier chez Dan Brown. Au Moyen Âge, pourtant, ils étaient omniprésents, source de moults questionnements. Ainsi, Saint-Thomas d'Aquin, le fameux docteur angélique dont les reliques se trouvent à l'église des Jacobins à Toulouse, se demandait dans sa Somme Théologique si plusieurs anges pouvaient se tenir au même endroit. Questionnement caricaturé par ses détracteurs en la question: "combien d'anges peuvent danser sur une tête d'épingle?"

Le franciscain Guillaume d'Ockham, irrité par ces interrogations et interprétations superfétatoires développa un principe de simplicité connu sous le nom de rasoir d'Ockham. Ainsi,  pour l'enseignant d'Oxford, il convient d'oublier les anges valseurs, de passer outre les raisonnements abracadabrantesques et de revenir à un principe de simplicité qui veut que “les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité.” Autrement dit, ne coupons pas les cheveux en quatre.

Umberto Eco, sémiologue et écrivain adepte de 'Pataphysique jugea bon de doter d'un nom savant cette théorie libératrice. Puisant dans nos racines linguistiques, il l'appela "tétrapilectomie". D'aucuns, que certains fâcheux pourraient considérer comme docteurs ès-empapaoutage de mouches, s'empressèrent alors de corriger le tir au nom du principe selon lequel les racines linguistiques ne doivent pas être mélangées. En effet tétra (quatre) et ektomê (excision, coupure) viennent du grec tandis que pilus (poil, cheveux) est latin. Au nom de l'unicité et de la supériorité hellène, le terme "tétratrichotomie" (essayez-le au scrabble) fut donc promu.

N'étions-nous pas, à nouveau, à l'aube d'une querelle byzantine? Non, car si le langage est une arme, c'est aussi un véritable lieu de bataille. Il structure notre pensée et conditionne notre vie en société. Depuis 1635, c'est l'Académie française, sous l'impulsion initiale de Richelieu qui veille sur ce trésor et entérine les évolutions. Mais aujourd'hui, les partisan.e.s de l'écriture inclusive, grands défenseur.se.s du féminisme devant l'Eternel.le.s (?) ont investi ce champ de bataille. Mais qu'est-ce que l'écriture inclusive? Il s'agit de l'ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d'assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes. Ainsi, après avoir fait la chasse à la “Mademoiselle”, après avoir dégradé les Droits de l'Homme en droits de l'humain ou droit de la femme et de l'homme, voici venue l'heure, au nom de l'égalité, de l'ultime défiguration. Dès lors, l'époque contemporaine, après avoir enlaidi nos abords de villes par d'immenses zones commerciales, après avoir massacré nos paysages par la publicité, s'attache à enlaidir nos textes. Cette forme illisible est, en plus, une erreur stratégique. En effet, le français use d'un masculin asexué car conceptualisé. La fonction, le nombre, l'emportent ainsi sur les considérations sexuelles. En mettant l'accent sur ce thème, les défenseurs de l'écriture inclusive, au lieu de réunir, illuminent les différences qui étaient jusqu’à présent pudiquement voilées. Ainsi, Lydie Salvayre ou Nathalie Azoulai sont des écrivains de talent et non des écrivaines, terme indélicat aux oreilles et qui fait d'abord ressortir le statut de femme avant celui d'écrivain.

Ce combat sexuel et linguistique s'immisce chaque jour plus loin. Ainsi, à la rentrée de septembre, un premier manuel scolaire édité par Hatier a décidé d'adopter cette convention. Le 10 octobre, Marlène Schiappa et Muriel Pénicaud ont présenté un guide relatif à l'égalité femme-homme à l'usage des TPE-PME. Ce guide incite, à sa page 24 à écrire “les client.e.s, les agent.e.s, les professionel.le.s de la restauration”. La littérature survivra-t-elle à cette balafre? Et qu'aurait donné Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir en écriture inclusive?

La danger guette mais il existe une terre bénie des cieux où, je veux le croire, ce débat linguistique n'aura pas lieu. Cette terre, c'est la nôtre, la Gascogne. Et si elle est bénie des cieux c'est que les anges nous protègent et sont toujours présents. Certes, je ne les ai pas vu, mais je sais, de source sûre, qu'ils sont là. Vous me demandez une preuve? J'y consens. Éteignez vos ordinateurs, sortez de chez vous et allez voir nos amis vignerons et distillateurs. Ils vous confirmeront que les anges existent, qu'ils se cachent dans nos chais et que la nuit tombée, ils viennent prélever leur dû directement dans nos fûts.  Depuis Maître Vital Dufour qui en 1310 décrivit les puissantes vertus de l'armagnac, nous savons que les anges sont friands de cette eau-de-vie et qu'elle ne sera de qualité que s'ils viennent récupérer...la part des anges.

 

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