Suite des "mémoires" d'une épicerie

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Retour dans l'épicerie "Chez Dubos" à Lupiac tenue par Josette Aurensan récemment disparue.

A l'époque où elle tenait encore sa boutique, elle s'était confiée sur  "les mémoires" de l'épicerie.

La première partie publiée dimanche est à retrouver ci-dessous:

https://lejournaldugers.fr/article/54521-les-memoires-de-lepicerie

Voici la suite des mémoires :

"Sur les étagères, à côté de la balance Roberval et des récipients en bois qui servaient à mesurer les poids ronds ou cassés, le riz ou autre céréales, trônent encore des boîtes de « blanc d'Espagne » pour blanchir les sandales, les boîtes à amidon pour raidir les cols, la boîte à encens, un produit qu'on fournissait au curé.

Les touristes anglais qui ne manquent pas de faire une halte dans l'épicerie lupiacoise ont leur attention attirée par une publicité fort ancienne et mise en valeur par Josette dans la partie « musée » de son magasin. Un bambin joufflu présente « The premier biscuit og Britain digestives, Mac Vitrie et Price ».

Cette firme existerait encore mais sous un autre nom.

Un produit spécifique identifie l' épicerie « Chez Dubos ». Il s'agit de la fleur d'oranger, recette maison. « Je la tiens de ma mère », précise Josette en débouchant une bouteille d’où s'exhale un parfum composé. « C'est un dosage de divers produits. On vient chez moi pour ma fleur d'oranger. »

Celle-ci a d'ailleurs conquis Déborah Roberts et Victoire de Montesquiou qui dans leurs ouvrages Vivre à la campagne conseillent dans leurs recettes de parfumer les pâtisseries avec la fleur d'oranger, recette de Josette Aurensan à Lupiac.

« Quelle période difficile que 1940, affirme Josette, les gens avaient parfois leurs tickets ou leurs bons et nous ne pouvions pas les servir car nous n’avions pas la marchandise. Nous passions des soirées à coller les tickets sur de grandes feuilles. Notre grossiste, les établissements Rouède ne livraient qu’en échange des « papiers » et contrôlaient au gramme près. Nous étions visités par José Alvarez qui faisait ses tournées de prospection à vélo »

Josette a retrouvé des affichettes qui se collaient sur les colis envoyés aux prisonniers lors de la Première Guerre Mondiale. C'était franco de port.

Les cahiers de crédit, gardés par Josette, témoignent dans chacune de leur page de la vie d'autrefois. Douze cierges, une paire de bas noirs suivi du nom d'une famille indiquent qu'il y a eu un décès. Les affligés ne sortent pas. Ce sont donc les voisins qui font les achats nécessaires et font marquer sur le registre.

Avant la fête votive du village, on trouve les achats de chemises d'homme et de tabliers.

On venait payer à la vente des dindons.

A la campagne les femmes devaient se débrouiller pour le quotidien avec les revenus de la basse-cour. Le troc, des oeufs contre de l'épicerie était monnaie courante !

On trouve également dans ses cahiers de crédit le nom de personnes aisées.

Elles envoyaient leur personnel faire les courses.Le régime alimentaire était différent des autres : par exemple sont inscrits des achats de beurre, denrée noble dans la région.

Une note « raciste » ne peut échapper dans un cahier de 1938. On remarque que les habitants de Lupiac figurent dans le cahier avec leur prénom et le lieu-dit de la ferme. Les étrangers sont inscrits sous le vocable suivant : « Les Italiens de Péhargue, de Bourdette, l'Espagnol de…"

On faisait tout de même crédit mais on tenait à marquer la différence.

A la question sur le commerce de proximité, Josette Aurensan répond par un sourire prolongé qui en dit plus qu’un long discours.

«Il faudrait faire comprendre aux gens qui recherchent leurs racines, parlent d'environnement et de milieu de vie, que le commerce local c'est aussi un élément de la qualité de la vie. »

Nous avons pu le constater lors de notre après-midi d'entretien. Voici la dame qui explique le mal aux dents de son mari et s'étend sur les soins de ce dentiste qu'on lui a « enseigné » ( conseillé). C'est le papy qui, avec une pointe d'humour, demande « des bananes en bon état ».

« C'est d'ailleurs ces relations humaines qui font que je reste en m'efforçant de maintenir mon chiffre d'affaire », confirme Josette.

L'été, ce sont de longs échanges avec les touristes.

« Je leur explique Lupiac avec la passion de quelqu'un qui y a toujours vécu. Ils reviennent.

Pour certains, l'épicerie est une sorte de lieu de pèlerinage.

Bien sûr, les grandes surfaces fascinent. Je crois aussi que leur fréquentation est pour les femmes de la terre une sorte de confirmation de libération. On va en groupe à la cafétéria et on remplit son caddie. Ce que les grandes surfaces ne nous prendront jamais c'est le discours au coin de la caisse qui n'est pas enregistreuse. C'est le cahier où le gamin peut faire marquer sa glace…

Et, tenez, chez moi vous ne trouverez pas un nom sur ce cahier mais uniquement les prénoms... c'est la famille ! »

Pierre DUPOUY

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