En cette fin de période hivernale, où les stocks de sirop contre la toux diminuent en pharmacie, intéressons-nous dans notre rubrique "Revenons sur nos pas" aux vertus thérapeutiques de l'escargot !
Parmi les curiosités qui frappent les visiteurs de Barran, le clocher tors du village attire immanquablement les regards. Sa forme hélicoïdale, unique dans la région, a longtemps nourri l’imaginaire local : et si cette spirale de pierre était le symbole d’une terre vouée… aux escargots ? Selon la tradition, le sol et le climat y offriraient des conditions idéales à leur prolifération, au point que les Romains auraient établi ici des parcs d’élevage.
Cette relation singulière entre Barran et le gastéropode ne relève pas seulement du folklore. Dans un article de la Société archéologique du Gers (2e trimestre 2003), l’historien Henry Calbabian rappelle combien l’escargot fut longtemps associé à des vertus thérapeutiques. Dès le XVe siècle, les moines de Barran auraient préparé une pâte à base de miel et d’escargots destinée à soigner les affections bronchiques.
La renommée de ces remèdes aurait même dépassé les frontières locales. La tradition rapporte que Henri IV, lors de ses séjours à Pau, faisait venir des escargots de Barran pour soulager rhumes et maladies de poitrine à la cour. Au siècle des Lumières, des savants de renom comme Georges Cuvier, Carl Linnaeus et Jean-Baptiste Lamarck s’intéressèrent aux propriétés médicinales attribuées à ces préparations.
La pastille au limaçon, fierté pharmaceutique locale
À la fin du XIXe siècle, la tradition connaît un renouveau grâce à un pharmacien installé à Barran : R. Vidal. Poète à ses heures, il met au point une pastille au limaçon réputée soulager toux, bronchites, grippes et asthme. La promotion du remède s’appuie sur d’originales cartes postales publicitaires, mêlant poésie gasconne et arguments thérapeutiques.
« Quand il pleut à Barran, après un fort orage,
Comme un beau régiment qui part à la guerre,
De la plaine montant, des collines descendant,
Les escargots par troupeaux arrivent à Barran.
Le pays en est farci et partout ils dressent les cornes
Chez le pharmacien Vidal, les femmes les apportent,
Les escargots sont pétris en pastilles
Et tous ceux qui en ont sucé plus jamais n'ont toussé !
La réputation de ces pastilles dépasse rapidement les limites du département.
En 1906, la Société d'Hygiène de France reconnaît officiellement les qualités du médicament. Dans la foulée, un autre pharmacien barranais, Bernard Dabezies, lance sa propre préparation et participe à l’essor de cette pharmacopée locale.
La tradition familiale se poursuit lorsque le fils de Vidal s’installe à Mirande, où il continue la fabrication des célèbres pastilles.

De la tradition au souvenir patrimonial
Avec les progrès de la médecine moderne, ces remèdes à base d’escargot tombent progressivement en désuétude. Certains laboratoires reprennent bien l’idée d’un sirop à base d’hélicine - substance active extraite de la sécrétion de certains escargots- , mais le terme même d’« escargot » disparaît, comme si la science souhaitait s’éloigner de l’image rustique de ce médicament d’autrefois.
Aujourd’hui, l’escargot de Barran appartient autant à l’histoire qu’au patrimoine immatériel du Gers. Entre tradition monastique, curiosité scientifique et aventure pharmaceutique, il témoigne d’une époque où la nature locale inspirait directement les pratiques de soin.
Et lorsque les visiteurs lèvent les yeux vers le clocher tors, ils contemplent peut-être, sans le savoir, la spirale d’une histoire où se mêlent légendes, savoirs anciens et mémoire gasconne.

Pierre DUPOUY
Source : Bulletin de la société archéologique du Gers, 2e trimestre 2003
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