Elles refusent de rester spectatrices. Dans le froid et la colère du barrage agricole de janvier 2024 à Dému, les femmes d’agriculteurs ont fait de la solidarité une force collective. Presque deux ans plus tard, alors que la mobilisation agricole se durcit, elles étaient encore là, dimanche, aux côtés de leurs conjoints sur le rond-point stratégique de la Hurée à Auch. Déterminées, visibles et unies.

En janvier 2024, à Dému, alors que les agriculteurs bloquent les routes pour dénoncer une situation devenue intenable, elles arrivent le soir, après leur journée. Pour soutenir, apporter un repas, partager un moment autour du feu. « On ne se connaissait pas ou juste de vue », se souviennent-elles. Quinze jours de barrage suffiront pourtant à faire tomber les barrières. Les discussions s’installent, les langues se délient.
Très vite, un constat s’impose : derrière les tracteurs et les banderoles, il y a des familles qui tiennent à bout de bras. « On s’est rendu compte qu’on avait toutes les mêmes besoins, les mêmes manques, la même solitude », nous explique Elsa. Pendant que les hommes travaillent sans relâche, elles gèrent seules la maison, les enfants, le quotidien. « Être agriculteur est un métier passion. Être femme d’agriculteur aussi. Mais c’est une passion exigeante, souvent silencieuse. »
Quand le barrage est levé, impossible pour elles de retourner à l’isolement. Carole crée une page Facebook. Une réunion est organisée en mars 2024, à la bibliothèque de Dému, prêtée gracieusement. Une douzaine de femmes répondent présentes. Aujourd’hui, elles sont une vingtaine, venues de Dému, Castillon, Ramouzens, Lannepax ou encore du Houga. Un collectif, pas une association, mais une nécessité.
Le groupe se retrouve toutes les cinq semaines environ. Pas de thème imposé, pas de discours formaté. « Juste le besoin de se retrouver, de parler, de déposer ce qui est lourd comme ce qui est joyeux. » Apéritifs, repas partagés, soirées jeux ou décorations de Noël. Et surtout une règle intangible : la bienveillance. « Tout ce qui est dit reste là. »
Mais ce collectif n’est pas qu’un refuge. Il est aussi devenu un soutien actif dans la mobilisation agricole. Dimanche, sur le rond-point de la Hurée à Auch, elles ont tenu à être présentes malgré la distance et les contraintes familiales. « C’est à quarante minutes, beaucoup ont des enfants en bas âge. On ne peut pas être là autant qu’à Dému. Mais on est là quand même. »
Décorations de Noël, pâtisseries, boissons chaudes, encouragements. « On sait que les hommes vont se relayer pendant les fêtes. On voulait apporter un peu de chaleur humaine. » Car rester sur un rond-point, dans le froid, la bruine et le vent, est éprouvant. Même quand la cause est juste.

Une cause qu’elles défendent sans détour. « Rien ne bouge. Ils sont ignorés, non entendus. Pourtant, la détresse est réelle. » Sur ce point stratégique d’Auch, tous les syndicats agricoles se sont réunis. La pression doit rester forte. « C’est maintenant ou jamais. »
Les femmes d’agriculteurs portent un regard lucide et inquiet. « On les voit s’enfoncer. De plus en plus de normes, de protocoles, toujours plus de contraintes. Beaucoup de fatigue, énormément de travail pour, au final, se dégager un salaire à peine décent. Trois jours de vacances par an. On a peur pour eux. » Et parce que la souffrance masculine s’exprime rarement, elles estiment avoir un rôle essentiel. « Pour beaucoup, c’est très dur de dire qu’ils vont mal. Alors on essaie d’être là. »
Le rond-point de la Hurée devient un lieu de convergence. Vendredi, 80 personnes. Samedi, près de 350. Food-trucks, brûlot offert, voisins, amis, habitants solidaires apportant nourriture et encouragements. « Même si on n’est pas du métier, on s’inquiète pour eux. On est tous concernés. »

Le collectif a même fait le choix d’afficher son engagement. Des tee-shirts ont été créés, financés par des actions locales. Le slogan résume tout : « Leur détresse est aussi la nôtre. Ensemble, même sous l’orage. » Un message adressé autant aux conjoints qu’aux pouvoirs publics.
Pour les agriculteurs, ce collectif est un soutien précieux. « Ils sont contents pour nous. Ils culpabilisent souvent de ne pas être présents. Savoir qu’on se retrouve, qu’on va bien, ça les apaise. »

Quelle que soit l’issue du mouvement, ces femmes le promettent : leur collectif continuera. « Les barrages de Dému se sont arrêtés, mais nous, on est toujours là. Plus soudées que jamais. » Leur souhait désormais ? Que d’autres groupes voient le jour, dans le Gers et ailleurs.
« Pour que plus personne ne reste seul dans cette détresse. »
Sur les ronds-points comme dans l’ombre des fermes, ces femmes ont choisi de faire front. Parce que derrière la colère agricole, il y a aussi des vies, des familles, et une solidarité qui refuse de plier.

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